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Entretien avec Roberto Scandiuzzi - 30/05/2013
     

Le Commandeur des clés de fa italiennes

A l’occasion des reprises du Don Carlo de Giuseppe Verdi au Théâtre du Capitole, l’illustre salle toulousaine a le plaisir de convier son public à retrouver le plus célèbre représentant actuel de la tessiture de basse de répertoire italien : Roberto Scandiuzzi. Ce dernier est loin d’être un inconnu pour les mélomanes de la ville rose car il revient sur nos planches pour la sixième fois, après s’y être illustré dans La Force du destin, Eugène Onéguine, Don Carlo (déjà en 2005), Les Rustres et tout dernièrement Don Pasquale. S’exprimant dans la langue de Molière avec une remarquable connaissance de celle-ci, il nous a confié quelques réflexions.

 

Classictoulouse  : Vous avez à votre répertoire quasiment tous les grands rôles importants écrits par Verdi pour votre tessiture. Cela dit, malgré tout, quel est celui que vous préférez ?

Roberto Scandiuzzi : Honnêtement, c’est le Padre Guardiano de La Force du destin. Dans l’écriture de ce rôle, il y a tout. C’est presque un paradigme de notre tessiture chez Verdi en termes de noblesse et d’élégance du phrasé. Mais j’ai un autre rôle préféré, celui de Dossifeï dans La Khovanchtchina. Ce n’est pas innocent du tout comme rapprochement car on doit développer le même legato, tout empreint de religiosité, une ligne que l’on retrouve dans le rôle de Fiesco, comme dans la version de ce Don Carlo que je chante au Capitole et dans laquelle se trouve la grande déploration de Philippe sur le corps de Posa.

 : Si l’on regarde attentivement la partition de Don Carlo, on peut observer que l’ambitus requis pour la tessiture de L’Inquisiteur et celle de Philippe sont les mêmes. Les rôles sont pourtant très différents.

R. S. : C’est vrai. Cela dit, Verdi a toujours souhaité deux basses. D’ailleurs beaucoup de chanteurs ont les deux rôles à leur répertoire. La différence vient dans la couleur et les accents. Philippe doit avoir un accent plus soumis que celui de L’Inquisiteur qui lui, impose la puissance de l’inamovible dogme religieux.

: Avez-vous déjà chanté la version française de cet opéra ?

Oui. Ce sont quasiment deux œuvres différentes. Indiscutablement, la première version, celle de l’Opéra de Paris, doit être chantée en français, car la ligne d’expression vocale sort beaucoup mieux dans votre langue. Verdi l’avait prévue ainsi, ce n’est pas pour rien. C’est le même raisonnement pour la version italienne de Modène. Il est impensable de la chanter en dehors de l’italien car Verdi l’a bien pensée en italien. Cela dit, d’un point de vue strictement vocal, la version française de Philippe est plus aigüe et pourrait presque convenir à un baryton-basse. La version italienne ne peut être chantée que par une basse. Dans cette dernière, le duo Philippe-Posa sollicite beaucoup moins Philippe dans l’aigu.  Dans cette version, l’essentiel se trouve dans la couleur. D’ailleurs c’est la même chose pour Eboli car la couleur de celle-ci en français est plutôt celle d’un Falcon, alors qu’en italien, c’est clairement un mezzo que Verdi souhaitait. En résumé, la version italienne est beaucoup plus sombre que la française qui elle réclame plus d’élasticité dans le registre aigu et de luminosité dans la couleur.

: Quels sont les plaisirs mais aussi les contraintes du rôle de Philippe ?

R. S. : Le plaisir vient de ce que Philippe se confronte avec tout le monde. Pour lui, la guerre est totale ! Et c’est en même temps la difficulté de ce rôle.

: A ce point de votre carrière, avez-vous des regrets ?

R. S. : Clairement, non ! J’ai eu la chance de grandir professionnellement durant une période au cours de laquelle on pouvait choisir. C’est ainsi que j’ai pu refuser des rôles que je ne pouvais faire lorsque j’étais tout jeune, comme Pasquale ou Basilio car, si l’on veut grandir comme un « verdien », ce sont des rôles qui peuvent déplacer la voix. C’est pourquoi j’ai gardé ces rôles de caractère pour la seconde partie de ma carrière. Ce sont des emplois que l’on ne peut aborder que lorsqu’on est parfaitement maître de son instrument.

: Prochainement vous allez entamer une série de Nabucco et donc reprendre ce personnage de Zaccaria.

R. S. : C’est le pire des rôles verdiens ! Au moment où Verdi compose cet opéra (ndlr : Verdi est âgé de 29 ans), il n’a pas encore saisi toute la nuance entre basse et baryton-basse. La première partie de l’ouvrage est dans la même tessiture que celle du baryton. Cela dit, j’ai fait ce rôle très jeune. C’était de la folie et je me suis alors mis en risque mais j’avais déjà une technique qui me permettait d’affronter ce rôle, et, surtout, une formidable énergie. Et pour Zaccaria, il en faut énormément. Aujourd’hui je le chante plus « technique ».

: Ma question est un peu particulière à présent. Est-ce que, vous, chanteur d’opéra, ressentez la crise économique que traverse le monde aujourd’hui ?

R. S. : Bien sûr ! On le voit car très peu de maisons essaient de rester aujourd’hui entre une qualité que l’on pourrait classer entre moyenne et haute. Mais si cette baisse de qualité est parfois une obligation, c’est parfois une volonté délibérée avec l’excuse de la crise. Derrière se cache autre chose : le renouvellement des générations, chanteurs, chefs d’orchestre, metteurs en scène, tout confondu. Que constate ma génération sans pouvoir faire grand-chose : des choix très moyens avec des jeunes certes pleins de qualité, mais qui ne sont pas prêts, pas encore assez mûrs, pour ce métier qui réclame beaucoup d’apprentissage pour le faire bien et arriver à ce point d’intimité avec la partition qui vous permet de dialoguer avec elle. J’ai vu un cast pour Nabucco de 25 ans de moyenne d’âge. De la folie ! Nous assistons aujourd’hui à une perte considérable de ce que l’on pourrait appeler les archives de l’opéra, que nous portons sur nos épaules et que nous ont confiées les générations passées. Pour certains directeurs, c’est un plaisir que d’effacer le passé. Ils oublient par là que la nouveauté doit toujours être parfaitement fondée. Seule l’Histoire permet de grandir. La culture est quelque chose qui transmet des messages et qui se transmet elle-même. Une maison comme le Capitole arrive à faire de la qualité, même en ces temps difficiles car, si elle recrute des jeunes interprètes, elle leur donne toujours un substrat, un terreau fertile, un passeur. Frédéric Chambert a clairement le souci de ce qu’il va transmettre dans l’Histoire de ce théâtre et dans l’art lyrique plus généralement. Le monde de la musique n’est pas le seul concerné par ce mouvement.

: Deux mots sur la ville de Toulouse, que vous connaissez bien à présent.

Pour quelqu’un qui aime la culture, c’est une ville passionnante, même quand il pleut depuis deux mois ! Tous les trois pas il y a quelque chose à voir. Côté Théâtre du Capitole, parce que c’est bien ce que vous voulez savoir, tous les chanteurs vous le diront. Il y a ici une volonté de développement qui s’inscrit dans un parcourt historique régulier. Dans la modernité des choix, il y a aussi le respect du passé. C’est une maison qui donne encore envie de faire du bon travail.

Propos recueillis par Robert Pénavayre le 30 mai 2013

 

infos
 

Renseignements et réservations au Théâtre du capitole :
05 61 63 13 13
www.theatreducapitole.fr

 
Représentations de Don Carlo :
18, 20, 23, 25, 28 et 30 juin 2013
 

 

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