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Entretien avec Kader Belarbi - Ballet du Capitole - "Giselle "
20 au 31 décembre 2015
     
     

La « Giselle » de Kader Belarbi,
une réécriture dans le respect de la tradition

Giselle, apothéose du ballet romantique, révélateur de « ballerina assoluta », va illuminer les fêtes de fin d’année sur la scène toulousaine du Capitole. Kader Belarbi, directeur de la danse et chorégraphe, a revisité le ballet et a, pour ce faire, mené une véritable enquête, endossant le costume de chercheur et menant ses investigations dans les archives de l’Opéra. Il a bien voulu nous confier sa démarche de « recréation ».

ClassicToulouse  : Quelle est votre propre vision de Giselle ? Comment est née cette décision de revoir ce ballet ?

Kader Belarbi : Giselle est un ballet particulier pour moi. C’est une œuvre que j’adore, que j’ai beaucoup dansée dans toutes les versions, et qui est la plus représentative de ce que j’appelle la notion de ballet : il y a un style, il y a des pas, une histoire, des décors, des costumes. On y est entre la Terre et le Ciel, tout est exprimé dans Giselle. On peut vraiment dire que c’est un ballet mythique et il me touche énormément. J’ai, à ce sujet, une anecdote que je rappelai à Monique Loudières, que j’ai appelée pour transmettre aux solistes sa merveilleuse connaissance du ballet. Nous avions dansé pour la Fondation de France, à Versailles, dans la même soirée, deux extraits de Giselle, la très traditionnelle, et celle de Mats Ek. Ce fut un véritable électrochoc : nous, écoutant la même musique et ne dansant pas la même chose, cela voulait pourtant dire la même chose. Et ça c’est extraordinaire et Giselle c’est aussi cela. Cela a été pour moi un révélateur.


Kader Belarbi, directeur de la danse du Théâtre du Capitole
- Photo David Herrero -
O

Et je souhaite présenter une Giselle de bonne facture. Ce que j’entends par là c’est de le ramener à l’école et la tradition française. Et tout ceci est relié également au Ballet du Capitole. C’est un ballet de France et je trouve très important que l’on puisse nourrir ce ballet, puisque nous sommes en France, en lui donnant un répertoire dans la tradition. Giselle m’apparaît comme le premier grand ballet d’ouverture qui pourrait amener tous les autres. C’est aussi une manière pour moi, après avoir fait trois saisons à la tête du ballet, de passer à un autre cycle. Cet autre cycle permettrait, j’espère, d’amener la fidélité des danseurs, et il y a déjà un noyau qui est là. Je peux dès lors aller vers l’ouverture pour de grands ballets et j’en arrive à la notion de corps de ballet féminin. Il faut obligatoirement un nombre minimum de 18 danseuses. Je parle strictement du corps de ballet.

Et, à partir de là, si je suis suivi, je pourrai répondre à la demande du public et présenter des ballets que je ne peux, à l’heure actuelle, donner. On peut penser au Lac des Cygnes, à La Belle au Bois Dormant, La Bayadère, à un grand Paquita, et même à La Sylphide, que l’on pourrait donner éventuellement tronquée maintenant, mais ce serait bien dommage. Et donc pour moi Giselle a une importance capitale, presque de… démarrage peut-être d’une vraie compagnie classique. Et j’espère que c’est un premier pas vers l’ouverture, vers ce que j’appelle la notion de grands ballets d’une soirée, véritablement dans le répertoire. Car jusqu’à présent je n’ai fait que des relectures ou des créations pour le ballet, qui a pourtant besoin d’être nourri, sinon on tourne sur 30 ou 40 ballets et ça, ça ne m’intéresse pas. Il y a des ballets que j’aimerais faire comme Manon de MacMillan, mais je ne peux pas, je n’ai pas les danseurs pour cela. Avec Giselle c’est la première fois que je peux le faire avec un corps de ballet féminin, avec un peu de difficulté malgré tout, mais les danseurs sont là, et Laure Muret qui m’a assisté sur le deuxième acte, a vraiment réussi ce travail avec les filles, en particulier le travail des pointes, pour retrouver une plus grande élévation pour matérialiser ces « Filles de l’air ».

 : Qu’est-ce qui a dicté ce choix de Giselle dans ce projet de grands ballets ?

K.B. : C’est un ballet des plus formidables du répertoire. Ensuite comme j’ai moi-même été dans les coins et recoins de Giselle, j’ai dansé tous les rôles, c’est donc un terrain de connaissance. Et, mais ceci est un point de vue tout à fait personnel, je me suis souvent ennuyé dans le premier acte, en tant que soliste ou danseur du corps de ballet, car les danses me paraissent parfois un peu trop guillerettes, ou un peu mièvres aussi, et je n’arrivais pas à correspondre à ça. Bien sûr, l’histoire est là et je ne renie pas cela, le grand Giselle existe, mais j’ai toujours eu un peu d’ennui, et je ne suis pas le seul parmi mes copains danseurs !!! Il n’y a que dans le second acte qu’il y a un propos ouvert.


Julie Charlet en répétition
- Photo David Herrero -
 
Dans le premier acte, on est en attente, il ne se passe pas grand-chose pour le danseur. C’est pour cela que je me suis dit qu’il serait intéressant de retourner aux origines, et je suis allé à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra de Paris dont on m’a ouvert largement les portes pour consulter les archives de 1841 à nos jours. J’ai eu accès à tout : maquettes, photos, des choses qu’on ne voit pas habituellement. J’en reviens avec la conviction que cela appartient à une tradition, à celle de l’Opéra de Paris bien sûr, mais surtout à une tradition française. Je me suis dit : comment puis-je intervenir sur Giselle sans avoir la prétention de refaire Giselle, car c’est un ballet mythique, reconnu, et que je ne peux pas non plus renier cette tradition. Et j’ai donc décidé de toucher surtout au premier acte pour le remettre dans ce que j’appelle l’enracinement.
Et j’ai sollicité Thierry Bosquet qui en 1976, je venais d’entrer à l’Opéra, avait fait les décors et les costumes de la version d’Alicia Alonso. Un lien s’est créé, un lien de souvenirs simplement, j’ai quelques photos. Et la première chose que j’ai dansé à l’Opéra de Paris, c’est le pas de dix des vendangeurs. Et nous partions en tournée, c’était dans les années 80, avec les décors et costumes de Thierry Bosquet, qui pour moi est l’un des derniers peintres de théâtre qui existent au monde. Il a fait cent opéras, il a beaucoup travaillé avec Maurice Béjart, et bien d’autres. C’est un peintre baroque extraordinaire. Pour moi j’imaginais des toiles peintes aux premier et deuxième actes, avec une vision du village et du cimetière. Et ça je voulais que ce soit traditionnel en souhaitant un univers qui se rapproche beaucoup de l’univers pictural de Brueghel l’Ancien. De même pour les costumes, j’ai dit à Olivier Beriot, qui les réalise, tout est là, tout est dit dans cette image moyenâgeuse, avec un affichage de couleurs multicolores, un témoignage rude, grossier, rustique, presque graveleux par moment. Et c’est exactement la vision que j’ai du premier acte : avoir plusieurs entrées, avec le décalage entre les belles toiles automnales de Thierry Bosquet et les couleurs et la coupe moyenâgeuse des costumes. Et me dire que je ne vais pas entrer dans la jolie petite chaumière, mais dans une sorte de cabane à vignes et de resituer le tout chez des vignerons. J’ai mis une cuve à fouler, des barriques, des fûts… Nous sommes dans une clairière où l’on vient se reposer, déposer des seaux, et où Berthe est la patronne qui a une petite cabane où elle permet à chacun de se restaurer. Et j’ai demandé à Philippe Béran, avec qui j’ai travaillé sur Mirages et Les Forains et sur Henri Sauguet, de revisiter la partition d’Adolphe Adam. Et retourner à l’original est une manière de reconnaître certaines choses que l’on a parfois oubliées ou que l’on a changées, et ce qui est important, c’est qu’on le sait et l’on peut se permettre des changements. Et c’est dans cette idée là que je suis arrivé à me dire qu’il fallait modifier principalement le premier acte. Il y a des musiques qui ont été mises de côté dans la version standard de Giselle, des séquences qui ont été coupées, des compromis qui ont été faits, il y a énormément de fautes dans des partitions, à l’Opéra de Paris par exemple. J’ai pu ravoir la partition réécrite à partir de l’original et avec Philippe Béran j’ai ré-agencé principalement le premier acte, sans changer l’histoire de Giselle, simplement l’univers des vignerons, l’enracinement. Les danses populaires paysannes, leur manière d’être, changent totalement notre approche de cette Giselle.

Kader Belarbi en répétition du ballet "Giselle"
- Photo David Herrero -
 
Mais c’est exactement la même chose que les Giselle traditionnelles, elle est simplement un peu plus terrienne, plus terrestre… en opposition avec le deuxième acte qui, lui, est complètement immatériel. A ce propos j’aurais aimé remettre les vols des Willis de 1841, qui ont été abandonnés. J’ai beaucoup travaillé dessus, mais faute d’espace, je ne peux pas le faire, et j’en suis malheureux. Car cela aurait encore accentué la différence entre le premier et le deuxième acte. Peut-être dans des théâtres en tournée ! Donc l’idée, en tout cas, c’est une relecture du premier acte, en gardant la variation de Giselle et en faisant danser aussi le Prince, avec une autre présence. Et dans le deuxième acte on va jouer sur les vibrations, des Willis, de Giselle. Ce sont des vibrations particulières, ce n’est pas une chose colorée comme un Don Quichotte par exemple où on est ailleurs. Tout est dans l’immatérialité, l’élévation, le Ciel en opposition à la Terre du 1er acte, comme je disais.


 :
Et le fait qu’il y ait cette saison beaucoup de nouveaux danseurs ?

K.B. : Alors ça… Cela fait simplement trois saisons que je suis ici, je pensais acquérir un noyau stable plus rapidement. Eh bien non ! Il y a un temps pour tout. Il y a un temps d’adaptation. Et puis il y a des danseurs qui souhaitent partir, parce qu’ils ne correspondent pas, qu’ils ne s’entendent pas, qu’ils ne s’adaptent pas à la programmation, etc… Alors bien sûr, dix sont partis, j’ai moi-même été étonné, mais en même temps il y a quelque chose qui est en train de changer. Nous venons de finaliser Giselle, La Bête et la Belle avec lequel nous partons à Cannes, et j’ai dit à l’ensemble des danseurs, à la fin de la répétition que c’est la première fois que je sens une homogénéité, un état d’esprit tout à fait serein qui a fait qu’entre septembre et maintenant on a pu créer Giselle ensemble et remonter La Bête et la Belle. Et avec trente-cinq danseurs c’est un travail énorme.

 : Comment, d’ailleurs, se fait la distribution des rôles ?

K.B. : En ce qui me concerne, en tant que directeur et surtout chorégraphe, j’essaie de faire correspondre, pour chaque ballet, ce que j’appelle, pour des solistes, des couples, des trios, des quatuors, qui fassent que j’ai un dosage qui est juste au niveau d’une nature, d’un comportement, d’un style de danse aussi, qui fait que l’un est plus souple, l’autre plus ferme. Donc j’essaie d’être le plus honnête possible dans le choix du meilleur danseur pour ce que je souhaite. C’est ce que j’ai essayé de faire pour Giselle. Et j’espère que cette vision personnelle de ce ballet saura toucher le cœur du public.

 : Ce ballet est si emblématique que nous ne doutons pas que le public s’y rendra nombreux.

Propos recueillis par Annie Rodriguez

 

infos
 

Les représentations de Giselle auront lieu les 20, 24 et 27 décembre à 15 h, et les 22, 23, 26, 29 et 31 décembre à 20 h.

Renseignements et réservations :

www.theatre-du-capitole.fr 

Tel : 05 61 63 13 13
 

 

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