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Concerts / Orchestre National du Capitole - Tugan Sokhiev, direction -
Vladimir Spivakov, violon - 8 décembre 2017
     

CRITIQUE

France, Autriche, Russie : le riche dialogue musical

Ce 8 décembre, l’Orchestre national du Capitole, placé sous la direction de Tugan Sokhiev, recevait le grand violoniste russe Vladimir Spivakov dans un programme d’un remarquable éclectisme. Gabriel Fauré, Alban Berg, Sergeï Rachmaninov, bien que tous trois actifs au XXème siècle, représentent des écoles musicales largement diverses. Le haut niveau de spécificité de chaque exécution témoigne de la qualité et de la souplesse dont la formation toulousaine se montre capable.

A la fois violoniste virtuose et chef d'orchestre, Vladimir Spivakov est également lié à la France par sa direction artistique du Festival international de Colmar. Déjà présent en 2016 à la tête de l’Orchestre national du Capitole, le voici de retour en tant que soliste du Concerto pour violon et orchestre d’Alban Berg, baptisé « A la mémoire d’un ange ». Cette partition emblématique du mouvement musical sériel et dodécaphonique de la Seconde Ecole de Vienne (Schoenberg, Berg, Webern) a été composée en 1935 et créée à Barcelone en 1936 après la mort du compositeur. Les motivations de cette composition ont leur importance. La mort soudaine le 22 avril 1935, des suites d'une poliomyélite, de Manon Gropius, fille d'Alma Mahler et du grand architecte Walter Gropius, a profondément affecté Alban Berg, ami proche du couple. Bouleversé par le décès de cette jeune fille de 18 ans à peine, le compositeur décide de donner à son concerto le caractère d'un requiem à sa mémoire.



Vladimir Spivakov avec l'Orchestre national du Capitole et Tugan Sokhiev
- Photo Classictoulouse -

Les deux parties de l’œuvre prennent un aspect symbolique fort. L’Andante - Allegretto initial dépeint l'enfance de Manon, sa grâce et sa joie de vivre. A l’opposé, l’Allegro - Adagio évoque l'irruption brutale de la mort jusqu’à la transfiguration finale. La sonorité solaire du violon de Vladimir Spivakov lui confère une éloquence particulière. L’équilibre entre la voix soliste et le riche tissu orchestral se fait naturellement. La première partie distille une émotion qui naît de la beauté du dialogue entre le discours léger mais intense du violon solo et les interventions des différents pupitres. La noirceur, la tragédie envahissent le second volet. L’éclat sombre et sinistre que confère au développement le pupitre de trombones associé au tuba, donne le ton. La virtuosité exigée par l’écriture de la partie soliste, qui résonne comme un appel à l’aide, est brillamment assumée par l’interprète. L’émotion atteint son apogée avec l’apparition magique du choral de Bach « O Ewigkeit, du Donnerwort ». Comme une lumière apaisante, ce thème émerge de la menace symbolisée par un implacable chaos orchestral. L’ascension finale, imperceptible, impalpable, se fond dans un silence recueilli. Les applaudissements qui finissent par rompre ce silence rappellent le violoniste sur le plateau. Il s’associe aux cordes de l’orchestre pour offrir un bis qui prolonge, avec sensibilité et un tout autre langage, l’atmosphère finale du concerto. L’Adagio du Concerto pour violon en ut majeur de Joseph Haydn vient judicieusement apaiser les esprits.
En ouverture de concert, Tugan Sokhiev a choisi une autre tragédie, bien différente il est vrai, celle que le drame de Maeterlinck « Pelléas et Mélisande » a inspiré à « notre » Gabriel Fauré, ainsi d’ailleurs, par la suite, qu’à trois autres grands compositeurs : Debussy, Schoenberg et Sibelius. La direction de Tugan Sokhiev confère à cette partition tout son poids dramatique. L’opulence orchestrale du Prélude, puis la dentelle sonore de La Fileuse, sont suivies de la touchante Sicilienne. La flûte de François Laurent et la harpe de Gaëlle Thouvenin y tissent un réseau musical d’un charme irrésistible. Le final évoquant la Mort de Mélisande porte tout son poids d’émotion.



Tugan Sokhiev et l'Orchestre national du Capitole à l'issue du concert
- Photo Classictoulouse -

Le contraste avec la seconde partie de la soirée n’est pas mince non plus, puisque l’orchestre et son chef abordent la dernière des grandes pièces symphoniques de Sergueï Rachmaninov. Ses Danses Symphoniques créées en 1941 pourraient bien être une 4ème symphonie qui ne dit pas son nom. Le langage toujours très lyrique se charge ici d’un modernisme nouveau. Initialement les trois mouvements comportaient les titres : Jour, Crépuscule et Nuit, titres que Rachmaninov a finalement supprimés. En outre, un piano (instrument fétiche de Rachmaninov) est intégré à un orchestre très fourni. Curieusement, le mouvement initial porte l’indication sibylline Non allegro. L’introduction mystérieuse fait vite place à un motif sec et rythmé renforcé par d’impérieux coups de timbales. Dès ces premières mesures, les sonorités de l’orchestre prennent un relief éblouissant. D’un tout autre caractère, admirablement souligné, la partie centrale de ce mouvement donne la part belle aux bois. Outre la clarinette et le hautbois, comment ne pas admirer ce somptueux solo de saxo alto qui délivre ce chant russe empreint d’une profonde mélancolie. Un grand bravo au soliste, Philippe Lecocq !
Dans l’Andante - Tempo di valse, le chef et son orchestre ménagent cet étrange et puissant mélange entre nostalgie et menace : cordes soyeuses et cuivres sinistres.
La complexité du final intensément dramatique, dans une effervescence parfaitement organisée, accumule les conflits orchestraux. Ici aussi l’ombre de la menace coexiste avec l’éclat le plus vif. Deux thèmes religieux se mêlent et s’opposent : Béni sois-tu Seigneur (extrait des Vêpres du même Rachmaninov) et celui du traditionnel Dies iræ. Tugan Sokhiev n’hésite pas à conférer à cette dernière évocation de la mort une exubérance joyeuse.
Tout au long de cette exécution, c’est un orchestre en relief qui brille de tous ses feux.

Serge Chauzy
Article mis en ligne le 9 décembre 2017

 

 

infos
 

Détail des informations, s’adresser à :

Orchestre National du Capitole de Toulouse
- Service location
BP 41408 – 31014
Toulouse Cedex 6.


Renseignements, détail complet de la saison et réservations :

http://onct.toulouse.fr/
 
Programme du concert donné le 8 décembre 2017 à 20 h à la Halle aux Grains de Toulouse

* G. Fauré
- Pelléas et Mélisande,
Musique de scène

* A. Berg

- Concerto pour violon et orchestre "A la mémoire d'un ange"

* S. Rachmaninov

- Danses Symphoniques

 

 

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