www.classicToulouse.com
ARCHIVES
 
 

 

Opéra/ Théâtre du Capitole - Les Indes Galantes , Jean-Philippe Rameau
04/05/2012
     
COUP DE CŒUR
     

CRITIQUE

La magie d’un chef-d’œuvre

Il fallait une certaine audace au Directeur artistique du Capitole, Frédéric Chambert, pour afficher un pareil spectacle. Audace d’abord sur l’œuvre, car si Hyppolyte et Aricie, du même Rameau, a connu un succès triomphal  in loco en mars 2009, rien ne prouve à l’évidence que ce répertoire soit celui de prédilection du public toulousain. Audace encore et surtout de confier cette production à la chorégraphe italienne Laura Scozzi, connue pour ses partis-pris radicaux. Résultat : triomphe total !


Le Prologue - Au centre, Hélène Guilmette (Hébé) - Photo Patrice Nin -

Le rideau final de cette première s’est baissé sous un tonnerre d’applaudissements qui se sont ensuite poursuivis longuement autant à l’attention des chanteurs que des musiciens et… de la production, saluant ainsi l’énorme talent de l’équipe réunie par Frédéric Chambert pour faire entrer ces Indes galantes au répertoire de la maison qu’il dirige.
Et pourtant, dès les premières secondes du Prologue, passé l’éblouissement devant une forêt vierge somptueuse, l’arrivée d’une troupe de danseurs nus comme le jour de leur naissance peut faire craindre une énième vision pour happy few. Erreur ! Très rapidement nous comprenons que nous sommes dans le Jardin d’Eden, avant la faute originelle. La chorégraphie qui anime ces jeunes femmes comme ces jeunes hommes est des plus frémissantes et ludiques. La stupeur (tout de même !) passée, les sourires s’installent sur le visage du public. La partie est gagnée. Et elle n’était pas facile. D’autant qu’après  ce tableau liminaire, Laura Scozzi actualise son propos et nous expose les quatre « Entrées » de cet opéra-ballet au travers d’un prisme formidablement contemporain. Dans cet Eden, surgit Bellone, déesse de la Guerre, et avec elle tous les vecteurs de la Gloire : foot, armée, affaires, religion, people. Tous les jeunes hommes vont alors partir à la conquête d’une quelconque renommée aux quatre coins de la planète. Hébé, divinité de la Jeunesse et des Plaisirs reste seule au milieu d’un tas de détritus. Heureusement Amour  survient et va envoyer trois de ses sbires de par la terre entière afin de récupérer tout ce petit monde
.


Le Turc Généreux - Vittorio Prato (Osman), Judith van Wanroij (Emilie) - Photo Patrice Nin -
O

« Un regard plus acide sur l’avidité de l’Homme » Laura Scozzi

Le premier voyage peut commencer. Il se fait bien sûr en avion et nous vaut une séquence vidéo à couper le souffle. Ce ne sera pas la seule. Il serait vain de vouloir raconter par le menu une production d’une inventivité et d’une créativité ébouriffantes. Sachez seulement que « Le Turc généreux » met en scène des rescapés d’un boat people et que le rideau s’ouvre sur une plage, alors qu’Osman fait de la plongée avec masque et tuba ! Pour « Les Incas du Pérou », quoi de plus naturel que de nous faire suivre le tristement célèbre Sentier lumineux, pourvoyeur de drogue pour la moitié de la planète. « Les Fleurs », peut-être la plus effrayante des entrées ici, malgré son nom, nous conduit directement en Iran et fustige violemment le sort des femmes dans ce pays.

Enfin « Les Sauvages » fait un rapide tour d’horizon des catastrophes écologiques de notre temps : produits OGM, déforestation, etc. Bien évidemment, Louis Fuzelier, le librettiste de Rameau n’a rien envisagé de tout cela. Et pour cause. Cela dit et malgré la noirceur des constats, l’amour finit toujours par triompher et, fidèle à l’esprit de l’œuvre, Laura Scozzi accroche en permanence un sourire à nos lèvres. La direction d’acteurs est au cordeau et les trois « angelots » qui traversent en le dédramatisant tout l’opéra assurent des épisodes dansés hauts en couleurs. Pour le moins. D’une parfaite cohérence et en harmonie avec l’idée originale de l’œuvre (un divertissement), Laura Scozzi fait entrer de plain-pied et sans dommages l’ouvrage de Rameau dans le XXIème siècle. Seuls d’incontestables chefs d’œuvre supportent pareil challenge. Saluons également comme il convient l’ensemble de l’équipe de production qui, outre Laura Scozzi, metteur en scène, réunit également Natacha Le Guen de Kerneizon (décors), Jean-Jacques Delmotte (costumes), Ludovic Bouaud (lumière) et Stéphane Broc (vidéo).

Les Fleurs, fête persane - Kenneth Tarver (Tacmas), Hélène Guilmette (Fatime)
- Photo Patrice Nin -

Une distribution épatante sous le signe de la jeunesse

Ils sont neuf et se partagent pas moins de dix-sept rôles. Entre débuts in loco et prises de rôles pour beaucoup, l’entreprise était téméraire. Le bilan est à la hauteur d’un engagement commun remarquable. Hélène Guilmette ouvre le bal avec le rôle d’Hébé, suivi de Phani et Fatime. Autant dire qu’elle est l’une des principales interprètes de cet ouvrage. Son soprano lumineux et tendre, sa technique du trille, de la vocalise et son abattage scénique (avec un Prologue passablement… périlleux), lui valurent une ovation particulièrement nourrie et justifiée. Le soprano aérien et virtuose de Julia Novikova ne lui cède en rien dans les rôles d’Amour, Roxane et Zima. C’est avec un timbre un rien plus corsé et une voix tout aussi ductile que Judith van Wanroij trace les superbes portraits d’Emilie et d’Atalide. Côté messieurs, il y a fort à parier qu’Aimery Lefèvre se souviendra longtemps de son arrivée tempétueuse sur un quad, dans le Prologue, pour chanter Bellone, habillé en mercenaire militaire. Il assure également de son timbre d’un beau velours et avec autant de bonheur le rôle d’Alvar. Si l’Osman du sculptural Vittorio Prato est un peu hésitant en termes de justesse et de technique, il convient de rappeler que c’est lui qui fait de la plongée… avant de chanter ! Kenneth Tarver ne fait qu’une bouchée, à tous les points de vue, de Valère et Tacmas, deux personnages dont il dessine les portraits vocaux avec une élégance et une musicalité de chaque instant. Nathan Berg n’a que sa tenue de brousse, plus ou moins douteuse, et un superbe organe de basse pour incarner le rôle de Huascar, prêtre du soleil transformé ici en parrain de la drogue version trash. Cela lui a suffi pour récolter une formidable ovation. Méritée. A Cyril Auvity reviennent les rôles de Carlos et Damon. Le timbre ensoleillé, la ligne de chant, la maîtrise du style et de l’ornementation et  la prosodie de ce ténor entraînent son interprétation vers des sommets jubilatoires. Quant à Thomas Dolié, le rôle seul d’Adario lui est suffisant pour faire la démonstration de l’une des plus belles voix de baryton françaises d’aujourd’hui, une voix qui, à l’évidence, doit l’entraîner assez rapidement vers un tout autre répertoire. Pour l’heure, ce qu’il fait dans cette quatrième entrée, la plus célèbre au demeurant, est littéralement somptueux de timbre, de projection, de couleur et d’intensité. Saluons enfin notre phalange chorale qui, sous la direction d’Alfonso Caiani, nous prouve entre Puccini, Rameau et bientôt Wagner, l’étendue de son talent.


Les Sauvages - Julia Novikova (Zima), Thomas Dolié (Adario) - Photo Patrice Nin -

La version dite « de Toulouse »

Exeunt la version orchestrée par Paul Dukas de 1902 et celle de William Christie de 1990 (la référence moderne), Christophe Rousset et ses Talens Lyriques ont opté pour le manuscrit daté de 1750, conservé à la Bibliothèque de la Ville de Toulouse, issu du Fonds du Conservatoire de Toulouse. La différence notoire concerne malheureusement la suppression, par Rameau lui-même, du fabuleux quatuor « Tendre amour » dans la troisième entrée. Par contre, cette version inclut un air en italien « Fra le pupille » qui est une vraie curiosité et élargit sensiblement le rôle de Fatime. Autre curiosité, mais qui n’a rien à voir avec la dite version, la disparition dans la première entrée des répliques d’Osman explicitant son geste, laissant le public certainement dubitatif. Ces réserves n’enlèvent en rien à l’intrinsèque et magnifique qualité de l’interprétation musicale de ces Indes galantes.

Robert Pénavayre

 

infos
 

Renseignements et réservations  :

www.theatre-du-capitole.org

 

Représentations suivantes 6, 8, 11, 13 et 15 mai 2012

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

copyright © 2007
www.classictoulouse.com
- tous droits réservés -
infos légales

 

 

 

entretiens - festivals - concerts - danse - opéra - disques - dvd - partenaires - contacts - liens - index