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Entretien avec Yannick Nézet-Séguin - Concert Strauss (14/03/2008)
     

Yannick Nézet-Séguin, studieux et enthousiaste

Né à Montréal, il y a quelques trente-trois ans, Yannick Nézet-Séguin recueille, depuis quelques années, les plus grands succès en Europe et dans le monde entier. Alors qu’il avait débuté ses études musicales par le piano il a très rapidement opté pour la direction d’orchestre. Devenu en mars 2000 chef attitré de l'Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, il sera en 2008 directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam, succédant ainsi à Valéry Gergiev, mais aussi chef invité principal au London Philharmonic Orchestra. Tout sourit donc à ce surdoué de la baguette qui revient à Toulouse diriger l’Orchestre du Capitole pour une série de concerts. Au cours de ses précédentes visites dans la ville rose, il a su conquérir les musiciens comme le public. A la veille de son concert Strauss, il a très gentiment accepté de répondre à quelques questions de Classic Toulouse.

     

Classic Toulouse  : Alors que vous avez abordé la musique par le piano, qu’est-ce qui vous a décidé à vous orienter vers la direction d’orchestre ?

Yannick Nézet-Séguin : Cela s’est passé très tôt. Vers l’âge de dix ans, je ne sais pas vraiment ce qui a provoqué cette espèce d’illumination pour devenir chef d’orchestre ! Je pense que c’est en voyant ce que faisait Charles Dutoit à Montréal et dont les journaux parlaient beaucoup. J’étais aussi membre d’une chorale et je voyais agir les chefs de chœur. Tout cela me fascinait. Le piano m’a alors servi de véhicule vers la direction. Ce n’est que maintenant que lorsque je retourne au piano, j’ai l’impression de retrouver l’instrument pour ce qu’il est. Je pense que lorsque j’étais étudiant, je devais jouer très fort ! Cela n’a pas empêché que je sois formé comme pianiste, sans compromis. Quand on est chef d’orchestre, il faut savoir maîtriser un instrument, en connaître les embûches. Je suis donc très reconnaissant envers mes professeurs de m’avoir formé de cette manière-là.

: Quelles sont les personnalités qui vous ont marqué dans votre formation de chef d’orchestre ?

Y. N-S. : Mon maître à penser a été Carlo Maria Giulini. J’ai travaillé un an avec lui lors de sa dernière saison active de chef d’orchestre, en 1997-98. Je l’ai suivi dans ses tournées. Il a toujours été celui qui me correspondait le plus. Je lui ai écrit, tout simplement, naïvement. Il m’a alors invité à prendre des cours avec lui. Des cours qui étaient plutôt des discussions. Il n’aimait pas le terme « enseigner la direction ». Pour lui, cela ne s’enseigne pas. Pour le contact humain, pour la spiritualité, je le place vraiment au sommet. J’admire aussi beaucoup d’autres personnalités, comme Bruno Walter, Wilhelm Furtwängler, ou aujourd’hui Bernard Haitink, Claudio Abbado, Simon Rattle…

 

 : Comment avez-vous géré votre nomination à la tête de l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, à l’âge de vingt-cinq ans ?

Y. N-S. : Ce fut une surprise. Nul n’est prophète en son pays, surtout au Canada. On se prépare toujours, comme musicien, à être très mobile. Je m’attendais à être nommé quelque part chef assistant. Alors je me suis d’abord demandé si c’était le bon moment.

Mais j’avais déjà travaillé avec cet orchestre qui est également l’orchestre de l’opéra de Montréal où j’étais chef de chœur et assistant chef d’orchestre. J’ai donc senti que c’était là ma chance d’avoir mon orchestre, de lui apporter quelque chose et de me former dans le répertoire. C’est vraiment là que j’ai appris mon métier. Grâce à cela, à trente-trois ans, je peux naviguer…

 : Comment considérez-vous votre récente nomination à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam ?

Y. N-S. : Pour moi c’est extraordinaire. Cet orchestre est fantastique. Mon but c’était de venir travailler en Europe. Nous, Canadiens, sommes un peu des Européens. Venir ici, c’est comme aborder le saint des saints. J’avais donc toujours ce rêve de m’attacher à un orchestre de cette qualité. Succéder ainsi à quelqu’un comme Valery Gergiev, ça a été une grand surprise. Mais je crois que cela vient au bon moment pour moi.

 : Au point où en est votre carrière, comment partagez-vous votre activité entre le concert et l’opéra et comment construisez-vous votre répertoire ?

Y. N-S. : Je pense que tout chef doit faire à la fois du lyrique et du symphonique. Pour moi, ce serait impossible de choisir l’un ou l’autre. Le lyrique, c’est la respiration avec le chanteur. Pour l’orchestre c’est un peu la même chose. Chaque instrument est là pour imiter la voix humaine. J’essaie donc d’appliquer les principes du lyrique dans le symphonique et non l’inverse. Au concert, on accompagne toujours un instrument particulier : un hautbois ici, la section des altos là. Il y a toujours quelqu’un qui chante et qu’on doit accompagner. Les orchestres qui font les deux, comme à Toulouse, me plaisent beaucoup. La difficulté avec l’opéra c’est le temps que prend une production. Mais c’est aussi très sain d’avoir six semaines à passer avec une seule œuvre, même si ça complique le planning. J’essaie donc d’avoir deux opéras par saison. Ainsi, je vais faire « Madame Butterfly » à Montréal au mois de mai, puis je dirigerai le « Roméo et Juliette » de Gounod à Salzbourg, cet été. L’année prochaine, Dieu merci, il n’y en a qu’un ! Ce sera « L’affaire Makropoulos » à Amsterdam avec l’orchestre de Rotterdam dans la fosse. A partir de 2009-2010, je vais diriger chaque année au Metropolitan Opera de New York. Et puis la Scala se profile à l’horizon. Quant à mon répertoire, j’ai des goûts très éclectiques, et je veux cultiver cela. La semaine prochaine, je vais faire la « Passion selon Saint-Matthieu » de Bach, à Rotterdam. La semaine dernière j’étais à Berlin pour du Scriabine. Je fais également beaucoup de musique française, du Bruckner, du Strauss. J’ai l’impression que j’apprends beaucoup en pratiquant tous les styles. Stravinski n’est peut-être pas, pour l’instant, mon amour immédiat, ni les opéras de Donizetti. Mais il y a très peu d’œuvres qui ne m’attirent pas. De toute façon, on ne peut pas tout faire.

 : Votre contact avec l’Orchestre du Capitole s’est apparemment bien établi. Comment considérez-vous cette formation ?

Y. N-S. : Ces relations sont très spéciales pour moi. Cet orchestre a été le premier orchestre européen que j’ai dirigé. J’ai fait mes débuts européens ici à Toulouse en novembre 2004. Il n’y a pas si longtemps. Déjà le contact a été chaleureux. Cette année, ce sera la septième ou huitième fois que je dirige l’orchestre. Cela a créé de bons liens. Cette fidélité, le fait qu’on se connaisse bien, c’est très important. J’essaie de créer ainsi une certaine régularité avec certains orchestres. C’est aussi le cas avec le London Philharmonic dont j’ai été nommé premier chef invité. Les aventures d’un soir avec un orchestre, c’est bien, mais ce type de relations régulières, c’est quand même mieux ! L’Orchestre du Capitole possède quelque chose de très spécial dans sa sonorité et dans son approche de la musique. Ce sont des musiciens qui réagissent au plus haut point à la sincérité musicale. C’est unique. Et le lien entre le public et l’orchestre est ici particulièrement fort. C’est très important !

 : Au cours de votre dernier concert à Toulouse, vous avez dirigé sans partition la plus longue des symphonies de Bruckner. Comment est-ce possible ?

Y. N-S. : Je vous dis tout de suite, ce n’est pas le cas avec la « Alpensinfonie » ! Je l’ai dirigée moins souvent. En fait, j’étudie beaucoup les partitions, ce que font d’ailleurs tous les musiciens. Mais je crois être particulièrement studieux ! Lorsqu’on se présente devant l’orchestre, il vaut mieux ne pas « lire » la partition. C’est plutôt un aide-mémoire. Lorsque c’est possible, je préfère être dégagé de cette lecture pour avoir le contact visuel avec les musiciens. Mais je n’en fais jamais une fin en soi. Pour la « Alpensinfonie », je pourrais peut-être ne pas avoir la partition, mais ce serait un peu pour épater. Et je ne veux pas épater. Diriger sans partition c’est quand la musique est comme une seconde peau. Je suis fasciné par les chanteurs d’opéra qui se souviennent non seulement de leur texte et de la musique, mais aussi de la mise-en-scène. Là ça me dépasse !

 : Comment avez-vous élaboré le programme de votre concert Richard Strauss de Toulouse ?

Y. N-S. : J’avais déjà dirigé à Toulouse, au cours du concert de Nouvel An de l’année dernière, la suite du « Chevalier à la Rose » et j’avais aimé la manière de l’orchestre de faire du Strauss. Après la 8ème symphonie de Bruckner, on s’est dit que ce serait bien de faire une « grande » œuvre de Strauss, donc la « Alpensinfonie ». Les « Vier letzte Lieder » sont évidemment très différents, car Strauss a eu plusieurs périodes de composition. Mais il possède une constance, c’est sa générosité d’écriture. Ainsi les passages les plus touchants de la « Alpensinfonie » sont les moments de grande solitude, comme l’arrivée au sommet, avec ce solo de hautbois d’une indicible tendresse et sérénité. Et les « Vier letzte Lieder » sont aussi un hymne à la vie, à la sérénité. Cette œuvre tardive est déchirante par le sourire, la beauté à l’état pur. J’espère qu’elle mettra demain le public en état d’apprécier la symphonie qui n’est pas une œuvre aussi tonitruante qu’on le pense. Bien sûr, il y a des passages tonitruants, mais sa construction est extraordinaire et le début et la fin de l’œuvre, l’évocation de la nuit, sont issus de la même pâte sonore que les « Vier letzte Lieder ».

Propos recueillis le 13 mars 2008 à Toulouse par Serge Chauzy

 

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Yannick Nézet-Séguin dirige l'Orchestre du
Capitole lors du concert
du 14 mars 2008

 

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