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Entretien avec Vladimir Jurowski - Grands Interprètes (04/02/2008)
     

La musique a besoin de la vie

Fils du chef d’orchestre Mikhail Jurowski, Vladimir Jurowski est né à Moscou où il a entamé des études musicales au Collège Musical du Conservatoire. Sa famille ayant déménagé en Allemagne, le jeune homme a poursuivi son éducation à Dresde et à Berlin. Après le succès de ses débuts précoces en 1995 dans la fosse d’opéra, le jeune chef connaît une fulgurante ascension. Il est invité dans la plupart des grandes maisons d’opéra et à la direction des plus prestigieux orchestres du monde. Il vient de faire sa première apparition à Toulouse dans le cadre de la saison des Grands Interprètes à la tête du London Philharmonic Orchestra dont il vient d’être nommé Chef Principal. A l’issue de son concert toulousain, Vladimir Jurowski a très aimablement et très librement accepté d’évoquer sa jeune et déjà brillante carrière et de répondre à nos questions.


Vladimir Jurowski (photo : Roman Goncharov)

Classic Toulouse  : Vous êtes né en Russie et vous vous êtes ensuite installé en Allemagne. Comment ces deux pays ont-ils influencé votre éducation et votre culture ?

Vladimir Jurowski : On peut dire que je suis une personnalité « mixte ». J’ai passé les dix-huit premières années de ma vie en Russie et les dix-huit années suivantes, jusqu’à maintenant, en Allemagne. Je suis issu d’une famille de musiciens. Je représente ainsi la 4ème génération ! A ce propos, je viens de découvrir que l’un des musiciens d’origine russe de cet orchestre (London Philharmonic), a joué dans l’orchestre de l’opéra de Kiev où ma grand-mère était danseuse ! Ils se connaissaient… J’ai donc hérité essentiellement de cette culture et ma formation est intimement liée à l’art de mon pays d’origine, pas seulement à la musique mais à l’art en général. Lorsque j’ai décidé de devenir chef d’orchestre, ma famille a quitté l’Union Soviétique pour l’Allemagne. Ainsi ma décision professionnelle a coïncidé avec une décision vitale. J’avais étudié le piano, la théorie musicale, le contrepoint à Moscou. Lorsque nous sommes arrivés en Allemagne, j’ai commencé des études de direction d’orchestre pendant deux années à Dresde, puis à Berlin. Dresde est une ville de vieille culture allemande, avec son merveilleux orchestre, son théâtre, ses galeries, ses musées. Toute la ville est comme un monument de culture. Je me suis alors de plus en plus imprégné de cette culture, non pas teutonne, mais allemande, influencée par les autres grandes cultures d’Europe centrale : tchèque, autrichienne, hongroise, tzigane, slovaque, polonaise… Peut-être que la culture allemande a fait de moi une personne d’Europe Centrale. Mon pédigrée, la culture que j’ai accumulée sont d’Europe Centrale. Depuis peu, je me suis rapproché de l’Angleterre et la culture anglo-saxonne m’influence de plus en plus.

 : Le fait que votre père soit chef d’orchestre a dû influencer votre choix de carrière.

V. J. : Oui, bien sûr. Mais mon grand-père étant compositeur, j’ai aussi été tenté par cette activité. Puis la direction d’orchestre m’a fortement attiré, aussi fortement, dois-je avouer, que le théâtre. J’ai même eu envie de devenir directeur de théâtre. Finalement, la direction d’orchestre l’a emporté. Et le fait que mon père soit lui-même chef d’orchestre n’a pas facilité cette décision. Il l’a rendue plus difficile. L’idée d’une compétition, d’une comparaison avec mon père m’effrayait. Car mon père est un très bon chef d’orchestre. Il fut aussi mon premier professeur… Mais maintenant je ne regrette pas mon choix.

 : Avez-vous commencé votre carrière à l’opéra ou au concert ?

V. J. : J’ai commencé au Komische Oper (Opéra Comique) de Berlin, très traditionnellement comme répétiteur, puis comme chef d’orchestre. Au même moment j’ai abordé la musique contemporaine avec des ensembles de musique de chambre. J’avais donc deux types d’activité. D’ailleurs, la direction d’opéra me semble constituer la meilleure école pour un chef débutant. Je ne crois pas qu’il soit bon de débuter par la direction d’orchestre symphonique. Diriger un orchestre symphonique vous entraîne à ne pas faire de compromis. Vous êtes le roi ! Alors qu’à l’opéra vous devez tenir compte de tout. Vous devez faire en sorte que le spectacle fonctionne, sans pour autant être le centre de la scène.


Photo : Sheila Rock
 

: Actuellement, comment partagez-vous vos activités entre l’opéra et le concert ?

V. J. : Je fais un peu moins d’opéra, mais j’ai beaucoup de chance. Il y a sept ans, je suis devenu le directeur musical du festival de Glyndebourne. Cela me donne le luxe de travailler dans des conditions idéales chaque été. Je fais ce que je veux et comme je le souhaite. Du coup, j’ai presque arrêté de diriger dans les grandes maisons d’opéra. Avec quelques exceptions, comme à la fin de l’année dernière où je suis retourné au Metropolitan de New York, une maison avec laquelle j’ai entretenu une longue relation.

: Votre fréquentation des grands orchestres du moment vous incite-t-elle à penser que ces grandes phalanges internationales tendent à se ressembler, comme on entend parfois certains s’en plaindre ?

V. J. : C’est vrai. Cela est en train de devenir peu à peu un problème. C’est par exemple le cas des orchestres français qui cessent d’utiliser les instruments à vent français, comme le basson français, ou le hautbois. Je trouve que c’est très dommage. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’écoute avec plaisir les vieux enregistrements du Sacre du Printemps. Là vous pouvez entendre vraiment comment Stravinski a conçu son œuvre. C’est pourquoi il y a aujourd’hui des musiciens qui se consacrent aux instruments dits « anciens ». Pas seulement aux instruments baroques, mais aux instruments qui ne sont plus utilisés de manière permanente de nos jours. On peut alors faire ce type d’expérience. J’ai aussi commencé à pratiquer ces expériences à Londres lorsque nous jouons Mozart ou Beethoven, en utilisant des flûtes en bois, des trompettes naturelles, des cors naturels, des timbales baroques. Par ailleurs, il reste quelques grands orchestres traditionnels, comme la Staatskapelle de Dresde, l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, le Concertgebouw d’Amsterdam, Vienne ou Berlin, qui font tout pour préserver ce son. Un orchestre que j’aime beaucoup et avec lequel je suis fortement lié, le Philadelphia Orchestra, se plaint maintenant de perdre sa sonorité « dorée ». Mais cela est également dû au fait qu’il a déménagé dans une autre salle de concert. Il ne joue plus dans l’Académie. Les choses changent un peu. Mais c’est aussi le cas avec la Philharmonie de Berlin qui ne joue plus dans la salle qui l’a rendue célèbre sous Furtwängler. Le changement de salle des années soixante a considérablement modifié le son de l’orchestre. Je trouve qu’il faut maintenir un bon équilibre entre conserver la tradition et la faire évoluer. On n’a pas besoin d’une tradition morte. Sinon nous devenons des gardiens de musée au lieu d’être des musiciens créatifs. Néanmoins, il est indispensable que nous réalisions que nous nous tenons sur les épaules des générations précédentes.

: Une dernière question concernant vos projets. Vous êtes le chef principal du London Philharmonic, mais vous dirigez également d’autres grands orchestres. Alors quels sont vos projets en général ?

V. J. : La majeure partie de mon activité est consacrée au LPO (London Philharmonic Orchestra) et au festival de Glyndebourne. Je travaille aussi beaucoup à Londres avec The Orchestra of the Age of Enlightenment, aussi bien à Glyndebourne qu’en concert. Il y a également mon autre orchestre important, c’est l’Orchestre National de Russie (l’orchestre de Pletnev) dont je suis le principal chef invité. Et puis j’ai établi des liens d’amitié avec d’autres orchestres. C’est le cas de l’Orchestre de Sainte-Cécile, à Rome avec lequel je suis lié depuis plus de dix ans. De nouvelles relations se nouent avec le Gewandhaus de Leipzig, la Staatskapelle de Dresde et le Concertgebouw d’Amsterdam. J’ai également beaucoup dirigé à l’Opéra de Paris. J’ai adoré y travailler du temps de Hugues Gall. Puis je me suis éloigné un peu. Notre dernière collaboration a été celle de Guerre et Paix, de Prokofiev. J’espère avoir des projets avec le nouveau directeur, Nicolas Joel. Mais je limite au maximum mes interventions dans les grandes institutions. Sinon, je n’aurais aucune vie de famille ! J’ai une épouse, une petite fille et j’ai vraiment besoin de temps pour moi-même. Je ne crois pas qu’il soit intéressant de côtoyer des personnes dont toute la vie ne soit remplie que de direction d’orchestre. Ce qui nous porte sur le podium de l’orchestre c’est aussi notre expérience personnelle de vie à la fois transcendée et digérée. Donc nous avons aussi besoin de vivre…

Propos recueillis le 4 février 2008 par Serge Chauzy

 

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Grands Interprètes -
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61, rue de la Pomme,
31000 Toulouse,
tél : 05 61 21 09 00.


Lire la critique du concert toulousain donné sous la direction de Vladimir Jurowski

 

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