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Entretien avec Dana Ciocarlie - Piano aux Jacobins 2012
07/06/2012
     

Dana Ciocarlie, la gourmandise en musique

La plus française des pianistes roumaines (ou l’inverse) occupe une place à part parmi les artistes les plus actifs de la jeune génération. Très attachée au grand répertoire romantique, elle n’en explore pas moins des paysages moins visités de ses collègues, aussi bien ceux des musiques d’Europe Centrale que celui de la création actuelle. De nombreux compositeurs d’aujourd’hui lui dédient d’ailleurs leurs œuvres. Héritière de la prestigieuse école roumaine, celle des Clara Haskil, Dinu Lipatti, ou encore Radu Lupu, elle reste curieuse de nouveaux horizons. Dana Ciocarlie se prête avec générosité à la communication. Ainsi, les auditeurs de France Musique connaissent bien ses interventions dans l’émission L'atelier du musicien, de Jean-Pierre Derrien, dans laquelle elle poursuit son cycle consacré aux œuvres de Robert Schumann. Régulièrement invitée à Toulouse, elle sera de nouveau présente au 33ème festival Piano aux Jacobins qui se déroulera du 4 au 28 septembre 2012. Elle a très gentiment accepté de se confier à Classictoulouse avant sa prochaine apparition toulousaine.

Classic Toulouse  : Pouvez-vous nous indiquer tout d’abord quelles sont vos activités actuelles en termes de concerts ou récitals ? En particulier, quel programme avez-vous envisagé pour votre participation à Piano aux Jacobins ?

Dana Ciocarlie : Avant ma visite à Toulouse, je vais me remettre à fréquenter Wagner que je dois y jouer. Mais vous savez comment cela se passe en été. J’ai à peu près seize ou dix-sept programmes différents à mettre au point ! A côté de mon intégrale Schumann, je ne voudrais donc pas trop me disperser. Pour ce qui concerne Toulouse en septembre, je jouerai donc du Wagner, du Wagner-Liszt et de la musique d’Alfred Jaël qui appartient au courant français de la fin du XIXème siècle admirateur de Wagner. La relation des Français avec Wagner a été très passionnelle à cette époque-là. Je ne sais pas pourquoi c’est surtout en France que Wagner a suscité des réactions d’amour et de haine. Ce fut le cas notamment avec Debussy. Fauré et Messager ont composé cet amusant recueil pour piano à quatre mains Souvenir de Bayreuth… La musique de Jaël que je jouerai à Toulouse rappelle un peu Alkan, ou même Liszt, d’un style arborescent, très pianistique, avec des adaptations ou des paraphrases de Tristan et Isolde (Isolde est mon personnage préféré !), à rapprocher de la transcription de La Mort d’Isolde par Liszt, une œuvre majeure. Et puis j’ai trouvé une sonate pour piano de Wagner, une pièce pleine de fantaisie, qui date de la période des Wesendonck Lieder. Et puis, l’année prochaine je vais jouer à Venise, le jour anniversaire de la mort de Wagner. Cette disparition a beaucoup influencé les dernières œuvres de Liszt, son beau-père, lesquelles ouvrent la voie à Schönberg et à l’Ecole de Vienne. Toutes ces pièces, RW, La lugubre Gondole, Nuages gris, suivent de près cette mort de Wagner qui ouvre d’une certaine façon le XXème siècle musical. Je souhaitais donc pour ce récital toulousain un programme à facettes associant le chatoiement pianistique et virtuose des paraphrases d’opéra à la poésie découlant de Tristan et Isolde, et aussi au recueillement qu’apportent les dernières œuvres de Liszt.

 : Si vous le voulez bien remontons à vos débuts. Quelles sont les personnalités qui ont été déterminantes dans le choix de votre carrière de pianiste ?

D. C. : Je dois commencer par mes professeurs en Roumanie : Florino Delatolla et Ludmila Popisteanu. C’est en fait pour faire plaisir à Florino Delatolla que j’ai commencé le piano. Alors que je n’avais que dix ans à l’époque, il était déjà très malade, mais possédait ce désir de transmettre l’amour de la musique et le piano comme moyen d’expression. Il était comme un père pour moi. Il m’a décrypté les mécanismes du pourquoi musical. J’avais dix-huit ans lorsqu’il est mort. Il a souhaité par testament que je puisse continuer à travailler avec sa meilleure amie qui était également l’élève de Florica Musicesco, le professeur de Dinu Lipatti. J’ai donc travaillé avec Ludmila Popisteanu pendant quatre ans. Après quoi le hasard de la vie a fait que je suis arrivée en France après la chute du régime de Ceausescu. Grâce à Dominique Merlet, j’ai rencontré Viktoria Melki, à l’Ecole Normale, qui est devenue comme ma deuxième maman. J’ai donc travaillé deux ans avec elle jusqu’à l’obtention de mon Diplôme Supérieur d’Exécution, puis le diplôme de concertiste, à l’Ecole Normale. Nous partageons encore aujourd’hui une classe à l’Ecole Normale. Après deux années de cycle de perfectionnement avec Dominique Merlet puis Georges Pludermacher, j’ai eu l’opportunité, dans le cadre du festival d’Île de France, de travailler Schubert avec Christian Zacharias. J’ai eu ainsi la chance de jouer à quatre mains avec lui. A ce propos, l’année prochaine nous jouerons ensemble en tournée le double concerto pour piano de Mozart.


Dana Ciocarlie en concert Piano aux Jacobins en Chine

 : Après ces études, comment vous êtes-vous fabriqué un répertoire ?

D. C. : Au XXIème siècle, on ne peut plus bâtir un répertoire comme le faisait au XXème siècle quelqu’un comme Schnabel qui décidait de se consacrer aux compositeurs romantiques allemands ou autrichiens. Aujourd’hui, c’est à la fois plus ouvert et plus contraignant. Déjà on connait beaucoup plus de répertoire. Au début, très jeune, on joue les pièces qui sont demandées dans les grands concours internationaux. Des pièces de virtuosité, de grands morceaux de bravoure. Et puis, petit à petit, les hasards de la vie et la connaissance de soi-même font que l’on s’oriente différemment. Bien sûr, il y a toujours les demandes des organisateurs de concerts. En ce qui me concerne, je me suis rendu compte que toute une veine « Mitteleuropa » me convenait bien. Ce répertoire est extraordinaire, que ce soit Janáček, Bartók, Ligeti, en partant même de Liszt et de Chopin qui ont été les premiers à utiliser les musiques populaires, mais également Szymanowski, Enesco, qui manifestent une approche rythmique et mélodique qui me convenait bien. J’ai beaucoup joué toute cette musique qui part de Dvořák et va jusqu’à Kurtag. Depuis que j’ai 14 ans, il y a bien sûr Schumann, dont j’ai joué très tôt les Etudes Symphoniques. On m’a dit alors que j’étais une schumanienne ! J’ai obtenu le deuxième grand prix du concours Schumann de Zwickau. J’ai ressenti très vite qu’il y avait là pour moi un terrain privilégié d’expression. C’était un peu comme un mariage ! Schumann est devenu ma colonne vertébrale. Il y a vraiment de la matière. Puis grâce à Christian Zacharias, j’ai découvert que j’avais quelque chose à dire dans l’univers schubertien. Je joue beaucoup Schubert, autant sa musique de chambre que celle pour piano seul. Dominique Merlet et Georges Pludermacher m’ont ouvert à la musique française qui coule sous les doigts : Debussy, Ravel, Franck puis les compositeurs de la fin du XIXème siècle, comme Magnard, Lekeu, d’Indy, Saint-Saëns, Chausson… C’est un répertoire extraordinaire. Le compositeur Horatiu Radulescu, grand expérimentateur que j’ai rencontré dans les années 2000 grâce au compositeur Eric Tanguy, m’a poussée vers la musique contemporaine. Il m’a vraiment « tannée » et m’a ouvert les yeux sur des compositeurs complets qui possèdent une vision plus large que celle de la plupart des interprètes. Leurs contacts m’ont même aidé dans l’interprétation du répertoire de patrimoine. Dès que je peux, je continue à jouer et à commander des pièces à de jeunes compositeurs, comme le Roumain Dan Dediu, actuel directeur du conservatoire de Bucarest.

 : Si vous aviez à choisir entre le récital, le concert avec orchestre et la musique de chambre, que décideriez-vous ?

D. C. : C’est un peu comme si on demandait à une mère lequel de ses trois enfants elle préfère ! Je crois que je ne pourrais pas vivre sans les trois. Mais ce qui est un peu frustrant pour moi c’est le fait qu’on me demande moins de jouer avec orchestre qu’en récital ou en musique de chambre. Or j’aime beaucoup cela. Sur les soixante-dix ou quatre-vingts concerts que je donne par an, je joue seulement cinq fois avec orchestre, ce qui est pour moi une extension de la musique de chambre. D’ailleurs, si je pouvais jouer d’un instrument supplémentaire, j’aimerais que ce soit l’orgue qui est comme un agrandissement du piano.


Dana Ciocarlie lors de son récital du 6 septembre 2011 dans le cloître des Jacobins
- Photo Jean-Claude Meauxsoone -

 : Est-ce que les publics sont différents suivant les lieux ? Est-ce qu’ils exercent une influence sur votre façon de jouer ?

D. C. : Probablement, mais c’est un peu subliminal, jamais vraiment conscient. Evidemment l’énergie d’un public captivé vous porte, un peu comme un tapis rouge. C’est bien pour cela que la musique en public est un art vivant. On est en contact avec des êtres vivants qui, à la limite, participent à l’exécution de la pièce. Un morceau ne sonnera jamais pareil devant un public de Toulouse et devant un public de Manille. Bien sûr, l’acoustique et le lieu jouent aussi un rôle. C’est bien ce qui fait qu’un concert est un événement unique. Les réactions d’un public dépendent beaucoup de ses connaissances et de ses habitudes. Par exemple, dans certains pays asiatiques, il se peut que les habitudes d’écoute de l’assistance apparaissent comme surprenantes par rapport à un public occidental « averti ». Ainsi, il se peut que l’on applaudisse au milieu d’un morceau, ou que l’on mange de biscuits pendant la soirée. Mais c’est un peu une manière d’apprivoiser la salle de concert, d’en faire un lieu de vie quotidienne. Et en fait c’est très sympathique par son aspect de démystification, de proximité avec cet acte de création qui est un peu guindé. En fait, en Extrême-Orient, on descend un peu de son piédestal. Il faut dire quand même que j’aime bien les publics fervents. Et à Toulouse c’est bien le cas !

 : Ce public vous attend avec impatience. Quels sont vos projets pour l’été avant votre venue à Piano aux Jacobins ?

D. C. : Je crois que j’ai quelques vingt-cinq concerts d’ici là, et surtout en France d’ailleurs : le Nord, la Drôme, Biarritz, la Charente, la Camargue, la Normandie, la Touraine. J’irai aussi en Suisse et en Roumanie… L’année prochaine j’aurai beaucoup d’activité à l’étranger.

 : Merci beaucoup et à bientôt !

Propos recueillis le 7 juin 2012 par Serge Chauzy

 

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