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Entretien avec Bertrand Chamayou - Orchestre du Capitole (10/10/2007)
     

 

Bertrand Chamayou, la passion lucide

Né à Toulouse en 1981, Bertrand Chamayou possède une trajectoire de pianiste, de musicien, un peu atypique. Il ne se considère pas comme un enfant prodige et ses intérêts ne se limitent ni au piano ni à la musique qui reste bien évidemment sa passion dominante. Alors que ses études musicales commencent à l’âge de huit ans, il entre peu après au Conservatoire de Toulouse d’où il sort à l’âge de quinze ans. Il rejoint alors le Conservatoire de Paris où il travaille dans la classe de Jean-François Heisser. Alors qu’il suit le cycle de perfectionnement du Conservatoire de Paris, il travaille auprès de Maria Curcio, à Londres.
Après avoir été lauréat du Concours International Kraïnev, en Ukraine et du prestigieux Concours Marguerite Long-Jacques Thibaud, Bertrand Chamayou se lance dans la carrière de concertiste qu’il partage entre le récital, le concert avec orchestre et la musique chambre. Dès le premier contact, il révèle une personnalité à la fois diverse et attachante, d’une étonnante richesse, d’une profondeur et d’une lucidité rares.
Après sa récente participation remarquée au festival Piano aux Jacobins, Bertrand Chamayou était de nouveau à Toulouse pour un concert avec l’Orchestre du Capitole et Tugan Sokhiev. A cette occasion il a gentiment accepté de répondre à nos questions et de dévoiler ainsi un peu de sa personnalité et de ses aspirations.

Classic Toulouse  : Comment s’est décidé votre engagement musical et pourquoi le piano ?

Bertrand Chamayou : Le choix du piano a été immédiat, mais un peu par hasard. Il n’y avait pas de musicien dans ma famille, mais il y avait un piano à la maison. Je n’ai subi aucune pression particulière et je me suis donc mis au piano tout naturellement. Mais dès mon premier cours (je m’en souviens parfaitement), il y a eu comme un déclic. J’ai ressenti comme une véritable passion. Par contre, mon engagement musical comme professionnel est venu très tard. Je n’avais pas vraiment conscience de ce que représentait la carrière de musicien. Je n’en voyais d’abord que le côté que je connaissais, les disques que je possédais, les œuvres que j’écoutais. Jusqu’à ces dernières années, je ne me suis jamais projeté dans l’avenir. Je n’imaginais pas laisser mes études pour le piano. C’était une vraie passion, mais je ne me suis pas mis en tête très tôt de tout faire pour « arriver ». En fait, si je travaillais beaucoup, parce que j’étais passionné, je n’étais pas structuré dans mon travail. Je ne me préparais pas très bien pour les cours, même si je faisais beaucoup de piano. L’idée de « faire carrière » est venue très tard.

 : Comment se sont déroulées vos études au Conservatoire de Toulouse ?

B. C. : Je n’y suis pas entré comme débutant. J’ai eu d’abord un professeur privé, puis j’ai présenté un petit concours d’entrée au Conservatoire de Toulouse où j’ai intégré la classe d’un professeur complètement atypique, (pour moi dans le très bon sens du terme), Claudine Willoth. Son enseignement dépassait largement le cadre du piano. Elle faisait preuve d’une abnégation que j’ai rarement rencontrée, une abnégation presque religieuse. Elle nous accueillait chez elle le week-end, nous faisait écouter des symphonies, des quatuors, de l’opéra. Elle nous achetait des places de concert, des partitions. Son enseignement m’a été très profitable, très adapté à mon indiscipline, même si pour certains, elle était trop différente du « moule ». Elle a vraiment bien compris comment il fallait me prendre pour bien me développer.

 : Par la suite vous êtes entré au Conservatoire de Paris.

B. C. : Oui. Et là, l’enseignement de Jean-François Heisser a été déterminant pour ma formation et aussi pour le début d’une idée d’engagement vers une carrière professionnelle. Je l’ai rencontré, à l’âge de 13 ans, lorsqu’il est venu à Toulouse pour le jury d’un concours que je présentais. J’ai su après qu’il avait été emballé par mon audition. Il m’a fait énormément de compliments et m’a conseillé de présenter le concours d’entrée au Conservatoire de Paris. Je n’ai pas voulu présenter ce concours trop vite, mais les cours que j’ai pris avec Jean-François Heisser m’ont vraiment aidé à me cadrer. Je me suis mis alors à travailler très sérieusement mon piano. Mais je n’étais pas certain de faire une carrière musicale. C’est lui qui m’a assuré que je le pouvais. Je suis donc entré dans sa classe au conservatoire et à partir de ce moment-là, j’ai vraiment tout donné !

 : Quelles ont été les autres personnalités qui vous ont marqué ?

B. C : Pendant mes études à Paris, Jean-Francois Heisser m’a conseillé de prendre contact avec un professeur qui l’avait beaucoup aidé, Maria Curcio, à Londres. Agée de 85 ans, elle était une ancienne élève d’Artur Schnabel. Elle avait consacré sa vie à l’enseignement un peu « à l’ancienne », en ce sens qu’elle ne prenait que les élèves dont elle sentait qu’elle aurait envie de travailler avec eux, hors de toute institution. En fait on habitait chez elle où il y avait en permanence trois ou quatre pianos… La première fois que je suis allé la voir, elle m’a écouté pendant quatre heures. Alors que je devais reprendre l’Eurostar pour Paris le soir même, elle m’a demandé de rester et j’ai ainsi passé une semaine entière à travailler tous les jours avec elle. Grâce à elle j’ai pu franchir un nouveau cap. Elle représentait pour moi un témoignage vivant du grand piano de son époque incarné par Schnabel, Cortot ou même Rachmaninov qu’elle a connus. Elle m’a libéré en quelque sorte en m’apportant un souffle nouveau dans l’approche du son et du texte musical. De façon plus ponctuelle j’ai eu aussi des contacts importants avec Murray Perahia, Leon Fleisher, des contacts qui m’ont formé.

 
: Comment se sont déroulé vos débuts, vos premiers concerts ?

B. C. : De manière très progressive. J’ai donné très tôt de petits concerts dans la région, récitals, musique de chambre, même avant d’entrer au Conservatoire de Paris. Catherine d’Argoubet s’est intéressée à moi à cette époque et m’a fait participer à des concerts dans le cadre « off » de Piano aux Jacobins.

 : Avez-vous une préférence marquée pour le récital, le concert avec orchestre ou la musique de chambre ?

B.C. : Non, j’ai vraiment besoin des trois.

Je joue aussi parfois avec des chanteurs. Finalement toutes ces activités ont un lien avec la musique de chambre, même si il y a des critères différents. Certains musiciens sont meilleurs solistes que chambristes. En général quelque chose me manque chez eux. Chez les grands solistes qui ne sont pas de bons chambristes, cela s’entend même lorsqu’ils jouent en soliste. Je suis très sensible aux musiciens complets. La musique de chambre développe le sens de l’écoute qui est très important. Les artistes qui le possèdent ont ce qu’on peut appeler un « jeu intelligent » qui apporte beaucoup et auquel je suis très sensible.

 : Comment construisez-vous votre propre répertoire ?

B. C. : Le répertoire de piano est tellement vaste qu’on le construit tout au long de sa vie. Il faudrait plutôt dix vies pour en venir à bout ! J’essaie de faire des choix et de ne pas accepter forcément les opportunités telles qu’elles se présentent. Même si j’aime presque tout le répertoire, presque tous les compositeurs, je préfère éviter aujourd’hui les œuvres ou les musiciens avec lesquels je n’ai pas d’affinité. J’ai besoin de me sentir en accord complet avec ce que je fais. Il y a quelques années, il m’est arrivé d’accepter certaines opportunités, de jouer des œuvres ou de m’associer à des musiciens avec lesquels je n’avais pas d’affinité et de me demander à l’issue du concert, en saluant, même devant un public visiblement satisfait, « Mais qu’est-ce que je fais ici ? … »

 : Lorsque vous abordez une œuvre nouvelle, quelle est la part de l’élaboration construite de votre interprétation, et quelle est celle de l’instinct ?

B. C. : C’est très difficile à quantifier. En musique classique, on ne peut pas se laisser aller seulement à son instinct. On étudie un texte et il faut travailler dessus. Il y a un travail intellectuel très fort à mener. Ce n’est pas une musique complètement intuitive. Finalement l’idéal c’est de se servir du travail que l’on a bâti en étudiant l’œuvre pour donner l’impression qu’on la joue de manière instinctive, que la musique est en train de naître au moment de son exécution. C’est un peu comme éveiller la Belle au Bois Dormant. On doit embrasser la partition pour la faire vivre. L’approche uniquement instinctive peut parfois virer au cirque. On entend parfois des interprétations dans lesquelles ne subsistent que les notes… Bien sûr il faut avoir cet instinct, mais il faut que le travail en amont soit tellement assimilé qu’il en devienne organique. De mon côté, j’ai en général une approche très rigoureuse des œuvres que je travaille chez moi. Et parfois, sur scène, je me surprends à faires des choses inattendues. C’est parce que l’atmosphère de la salle, les réactions du public sont telles qu’une part de moi-même s’éveille et fait des choses qui m’étonnent. Ces choses-là me paraissent alors évidentes et peuvent même résoudre des problèmes que je m’étais posés auparavant.

 : Je crois savoir qu’au-delà de la musique, vous vous intéressez à de nombreux domaines ? Lesquels ?

B. C. : J’essaie en effet de consacrer du temps à autre chose qu’à la musique qui reste évidemment ma passion essentielle. J’adore toute les formes d’art que je ne pratique pas. Je visite des expositions, j’aime beaucoup lire et je suis aussi très cinéphile. C’est l’une de mes activités fétiches. Pour mon âge, je crois avoir une bonne connaissance du cinéma. Mon emploi du temps fait que j’utilise beaucoup les DVDs. C’est un peu pareil pour la littérature : le roman, la poésie. Je m’intéresse également beaucoup à l’actualité. Je lis donc la presse. Ce sont des activités qui occupent mes voyages, mes trajets en avion ou en train, pendant lesquels je passe mon temps à lire. Je m’intéresse aussi à la pratique du sport. J’essaie de prendre soin de mon corps du mieux possible, surtout en ce qui concerne la pratique de mon instrument. Et puis aussi parce qu’une autre de mes passions est la gastronomie. J’adore cuisiner et fréquenter, de temps en temps, une grande table !
Je sens que je pourrais me passionner pour de nombreux domaines différents. Mais ma passion essentielle reste la musique !

Propos recueillis par Serge Chauzy le 10 octobre 2007

 

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Renseignements, détail complet de la saison de l'Orchestre du Capitole et réservations :

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Le dernier enregistrement de Bertrand Chamayou :

* F. Liszt
- 12 Etudes d'exécution transcendante
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